petits périples

Hélène Raymond

Les artisans producteurs

Ils me font rouler des kilomètres et des kilomètres, me donnent rendez-vous au cœur des villes comme  au fond des rangs glacés (c’est arrivé plus d’une fois), leurs grands chiens sont quelquefois leur comité d’accueil. Ils éclairent le bout du chemin, animent les villages dits «éloignés». Ils font vivre des fermes, des ateliers de transformation. Ils font des merveilles ou cherchent à comprendre pourquoi ils ont tant de mal à y arriver. Si le rêve change de couleur selon la personne et le pays, au fond, ils se ressemblent tous et toutes pas mal. Ils veulent vivre de leur travail, habiter dignement un coin du monde et on les entend de plus en plus souvent nous dire qu’ils veulent nourrir leurs semblables.
Un jour, dans la région française de l’Aubrac, André Valadier président de la coopérative fromagère Jeune montagne m’a dit:  «J’ai longtemps pensé que mon client s’appelait citerne», pour décrire cette relation impersonnelle qui s’installe quand vous livrez une matière brute. C’est le rapprochement avec les mangeurs qui a sauvé l’agriculture de cette région de montagne.
Par mon travail à la radio et par ce blogue, je veux mettre en lumière les relations qui ont un visage. Quand des mangeurs nous disent vouloir savoir qui les nourrit, il doit impérativement y avoir à l’autre bout un éleveur, un maraîcher, un  transformateur qui veut savoir qui il nourrit.
Comme dans «Une agriculture qui goûte autrement», notre livre sur les productions locales, je me soucierai de pérennité; des projets qui durent. Il y a des modèles d’affaires qu’il vaut la peine d’explorer et des réussites phénoménales pour prouver que ce qu’on appelle l’échelle humaine peut aussi se compter en centaines de milliers de dollars, quelquefois même en millions. Et c’est quelquefois dans le très petit qu’on trouve sa voie et s’épanouit.
Si tout ce mouvement amorcé il y a plus de vingt ans pour redorer le métier d’agriculteur de proximité s’inscrit dans la durée, c’est qu’on aura compris, comme mangeur, la valeur de ce lien tissé par la fidélité et les échanges directs. On aura aussi saisi, comme consommateur, que des prix décents, versés aux artisans, sont le premier élément qui favorisera l’avenir et on aura bien senti, comme citoyen, qu’au bout de notre fourchette, il y a beaucoup plus qu’un aliment.
Et, de l’autre côté, si cet engagement des mangeurs perdure, c’est aussi parce que des producteurs auront compris qu’il leur faut «ménager leur monture», apprendre à déléguer, favoriser la technologie, s’adapter à un monde en changement pour durer et avancer. Ils auront aussi appris à écouter, flairer le vent, manger ce qu’ils produisent avec leurs clients, pour faire « meilleur », jour après jour.
Nous sommes en plein chantier. Les choses bougent et sont beaucoup plus que phénomène de mode. La beauté de la complexité c’est qu’elle appelle la nuance, le dialogue. Si ce blogue devenait un forum d’échange sur ces questions, je serai heureuse.
 
 

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